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Avril 2021 : Une illustre alliance abondamment illustrée

Avril 2021 : Une illustre alliance abondamment illustrée

La bibliothèque de l'INHA conserve un fonds important d'environ 20 000 imprimés anciens, rares et précieux, dont une collection de plus de 1 200 livres de fête parus dès la fin du XVe siècle et jusqu'au début du XXe siècle. Littéralement « spectaculaires », ces livres fixaient par l'image et l'écrit les grandes cérémonies organisées par les souverains, les villes et les communautés pour célébrer des événements familiaux (naissances, mariages, funérailles) ainsi que ceux d'ordre politique ou religieux (couronnements, entrées dans une ville, jubilés, victoires).

Annonçant le programme et le déroulement de la fête, ils étaient utiles au public qui assistait à la manifestation mais aussi à l'organisateur qui voyait un moyen d'assurer sa renommée et de rentabiliser les sommes engagées. La fête est éphémère par nature et ces publications deviennent alors les seules traces des fastes déployés et de la splendeur des mises en scène pour lesquelles étaient sollicités musiciens, poètes, peintres, sculpteurs, architectes et artificiers. Parvenues jusqu'à nous, elles constituent une documentation essentielle pour l'étude des arts du spectacle. Elles ont d'ailleurs fait l'objet d'un programme de recherche, mené de 2006 à 2010 à l'INHA, pour recenser les fêtes des cours européennes de 1498 à 1815. Les descriptions des documents concernés ont depuis été publiées dans une base de données mise en ligne sur AGORHA.  

 Parmi les cérémonies que relatent les livres de fêtes, le mariage de Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche figure en tête des événements les plus représentés puisqu'il donna lieu à une soixantaine de publications (dont une cinquantaine conservées à l'INHA) et offre ainsi un aperçu des types de documents parus à l'occasion des fêtes royales. Regroupés sous l'appellation générique de « livres de fête », ils peuvent cependant être de natures très diverses : programmes de la cérémonie, témoignages de contemporains, relations officielles publiées avec permission ou approbation, édition luxueuse à visée commémorative, livrets burlesques ou plaquettes satiriques. Ce large champ éditorial tout comme l'hétérogénéité des registres adoptés reflètent les horizons variés des auteurs et la diversité des publics visés.

 7 novembre 1659, sur l'île des Faisans, au milieu du fleuve côtier Bidassoa qui marque la frontière entre l'Espagne et la France dans les Pyrénées-Atlantiques, le cardinal Mazarin et don Luis de Haro représentants respectifs des rois Louis XIV et Philippe IV signent, après trois mois d'âpres négociations, le Traité des Pyrénées mettant un terme à la rivalité qui oppose les deux royaumes. Les 5 et 6 juin 1660, Louis XIV et Philippe IV s'y rencontrent en personne pour la confirmation du traité de paix, qui s'accompagne, comme à l'accoutumée, d'un contrat de mariage entre les deux familles régnantes, en l'occurrence celui de l'infante Marie-Thérèse, fille aînée du roi Philippe IV d'Espagne, avec Louis XIV, son cousin doublement germain (tant par la branche maternelle que paternelle).

 Nicolas II de Larmessin, [Portraits en médaillon de Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche, Recueil factice de livrets de fête relatifs à l'entrée royale de Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche dans Paris...], 1660, gravure sur cuivre. Paris, bibliothèque de l'INHA, 8 RES 553 (1-15). Cliché INHA

La célébration se déroule au mois de juin 1660 dans le respect du protocole des deux états. La tradition espagnole voulant que l'Infante quitte l'Espagne mariée, un mariage par procuration eut lieu préalablement à Fontarabie le 3 juin. Dans La Belle et heureuse nouvelle du mariage du roi avec la Sérénissime Infante d'Espagne Marie-Thérèse d'Autriche, « une personne qui eust l'honneur d'y assister, & le loisir d'en bien observer les particularitez » rapporte l'« illustre alliance ». Elle se concentre sur le déroulé factuel des événements sans donner d'éléments sur la mise en scène, les costumes ou les décors du pavillon de la Conférence où est organisée la rencontre ; ceci est d'autant plus regrettable qu'ils furent réalisés par le peintre de la Chambre du roi Philippe IV, Diego Vélasquez. L'artiste, qui avait déjà permis à Louis XIV de faire la connaissance de sa future femme grâce à l'envoi d'un portait, reviendra épuisé à Madrid où il s'éteint au mois d'août 1660 à l'âge de 61 ans.

 Quelques jours plus tard, le 9 juin, la bénédiction nuptiale et l'échange des anneaux se déroulent à Saint-Jean-de-Luz en l'Église Saint-Jean-Baptiste. La bibliothèque de l'INHA conserve de ce moment une pièce en forme de placard sur laquelle figurent le texte d'une chanson créée pour l'occasion et une illustration signée en bas à gauche des initiales MP. Rare exemple de document gravé sur bois pour une fête du XVIIe siècle, l'image représente cinq personnages : le couple royal encadrant Jean d'Olce d'Iholdy, évêque de Bayonne, et à l'arrière-plan le cardinal Mazarin et la reine mère Anne d'Autriche. Le trait assez rustique de la gravure, la présence des paroles de la chanson tout comme la forme propre à l'affichage ou à la distribution, indiquent que le feuillet avait une destination populaire.

 Le 26 août 1660, Louis XIV présente son épouse aux Parisiens. L'entrée solennelle du jeune couple est accompagnée de nombreuses publications. Elles donnent les détails du défilé (participants, trajet), les descriptions des décors (arcs triomphaux, façades décorées, statues, costumes...) et les explications des devises, emblèmes et autres représentations comme dans Explication et description de tous les tableaux, peintures, figures, dorures, brodures, reliefs & autres enrichissemens qui estoient exposez à tous les Arcs de Triomphe, Portes & Portiques à l'Entrée triomphante de leurs Majestez. Le cortège s’élance de la place du Trône, actuellement place de la Nation. Le roi est à cheval, la reine dans un carrosse couvert d'or et d'argent tiré par six chevaux gris. Encadrés de princes, seigneurs, officiers, soldats, fonctionnaires, religieux et artisans, ils sillonnent les rues de la capitale d’est en ouest selon la course de l’astre solaire, détail d’importance pour celui qui sera qualifié de « Roi-Soleil ». La ville entière est décorée et le dernier arc de triomphe du parcours royal est élevé place Dauphine par Charles Le Brun, qui n'est pas encore attaché au service du roi (il est confirmé dans ses fonctions de premier peintre du roi quatre ans plus tard). Cet arc en forme d'obélisque, « dont le sommet se perd dans les nuës » culminait à près de 32 mètres. Orné d'un abondant langage allégorique célébrant l'alliance des deux puissances anciennement rivales, il donnait à voir notamment le roi et la reine dans un char attelé d'un coq et d'un lion conduit par l'Hymen, la Concorde, la Paix, Atlas, l'Immortalité et des Amours. D'après Henry Jouin, dans Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV, la conception de ce monument éphémère révéla les connaissances du peintre en architecture et contribua à assoir la réputation de l'artiste.

 Jean Lepautre (Selon Mariette), [Cortège de l'entrée : Carrosse du corps de la Reyne, L'Entrée triomphante de Leurs Majestez Louis XIV, Roy de France et de Navarre et Marie-Thérèse d'Austriche, son espouse, dans la ville de Paris...], 1662, gravure sur cuivre. Paris, bibliothèque de l'INHA, FOL RES 490. Cliché INHA

Si de nombreux récits revendiquent exactitude et précision, d'autres prennent le parti de traiter le sujet de façon humoristique. Les événements inspirent à des auteurs, qui préfèrent le plus souvent rester anonymes, des vers burlesques comme ceux de La Muse en belle humeur ou ceux de La Requeste présentée à Monsieur le Prévost des marchands par cent-mil Provinciaux ruinez, attendant l'entrée qui rapporte les déboires des provinciaux venus à Paris pour l'occasion : « Logez dans Paris cherement pour voir la triomphante Entrée, a nostre Reyne préparée, qu'on differe depuis long-temps, au grand malheur des Supplians ».

 Deux ans après les noces, paraît L'entrée triomphante de leurs maiestez Louis XIV roy de France et de Navarre et de Marie Therese d'Austriche son espouse dans la ville de Paris capitale de leurs royaumes. Il s'agit d'une publication officielle dont les exemplaires de luxe ornés de gravures sur cuivre par des artistes renommés étaient offerts en cadeaux aux personnages importants des cours européennes. La reliure en maroquin rouge de l'exemplaire de l'INHA porte d'ailleurs les armes de la marquise de Pompadour (lot n° 2885 du catalogue de 1765). L'éditeur de l'ouvrage, Jean Tronçon explicite dans l'avis au lecteur ce délai de près de vingt-quatre mois par le travail d'historien qu'il a dû mener afin d'éviter des « fautes considérables d'obmissions ou de méprises » auquel il faut ajouter un rôle de coordination des illustrateurs et graveurs en charge de la vingtaine de planches qui jalonnent le récit, lourde tâche que celle de montrer comment ces festivités doivent être vues et interprétées par ses contemporains mais également par la postérité. Le frontispice, gravé par François Chauveau, représente l'autorité organisatrice en la personne d'Alexandre de Sève, prévôt des marchands, accompagné des échevins remettant le livre au souverain assis en majesté sur son trône. Cette mise en abyme, que l'on retrouve à plusieurs reprises dans les livres anciens, illustre la place primordiale du livre pour commémorer l'événement mais également pour diffuser la propagande royale. Les livres de fêtes, publications à vocation politique, ont ainsi sans doute participé à la consolidation de l'absolutisme dans la France du XVIIe siècle.

 

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