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Avril 2023 : Quand La Joconde rencontre Les Demoiselles d'Avignon

Avril 2023 : Quand La Joconde rencontre Les Demoiselles d'Avignon

La bibliothèque numérique de l’INHA héberge désormais deux curieux recueils achetés en vente publique en novembre 1998 par la bibliothèque centrale des musées nationaux – qui ont donc depuis rejoint les collections de l'INHA. Le premier renferme plus de 160 lettres et cartes tandis que le second compile quelque 440 articles et brèves de journaux parisiens, régionaux et étrangers. Tous ces documents ont rapport avec l’arrestation et l’incarcération à la prison de la Santé, en septembre 1911, de Guillaume Apollinaire. C’est le poète lui-même qui est l’auteur de cette compilation.

Le 21 août 1911, La Joconde est dérobée au musée du Louvre. Le 29, un certain Géry Pieret vend à Paris-Journal une statuette pour 250 francs. Il se vante de l’avoir volée en mai au Louvre dans la salle des antiquités ibériques. La statuette est restituée au musée le lendemain. Géry Pieret n’est pas un inconnu pour Guillaume Apollinaire. Ils se connaissent depuis 1904. Et ce n’est pas le premier fait d’armes de Pieret au Louvre.

En mars 1907 déjà, il avait subtilisé deux statuettes dans cette même salle des antiquités ibériques. Statuettes qui étaient devenues la propriété de Pablo Picasso, présenté à Pieret par Apollinaire. Le poète et le peintre semblaient tout ignorer de leur provenance. À cette époque, Picasso travaille sur Les Demoiselles d’Avignon et ces deux statuettes auront une influence décisive sur la genèse du tableau.

En 1911, Apollinaire et Picasso apprennent par les journaux le vol et la restitution de la troisième statuette. Ils font immédiatement le lien avec les deux premières qu’ils décident de restituer sans tarder. Le 5 septembre, Guillaume Apollinaire les dépose à Paris-Journal qui a pour mission de les restituer elles aussi au Louvre. Il demande que son anonymat soit respecté. Malheureusement son nom fuite. Il est interpellé le 7, inculpé et incarcéré à la prison de la Santé pour complicité de vol.

Plus tôt dans l’année, Géry Pieret était rentré en France après quelques années au Mexique. Sans le sou, il avait demandé de l’aide à son ami qui l’avait embauché comme « secrétaire ». La police fait le lien entre les deux hommes et s’ils ont dérobé trois statuettes, ils ont sûrement dérobé La Joconde elle aussi.

Apollinaire est en prison, Pieret est en fuite. Dès le lendemain de l’arrestation, un comité de soutien est créé, une pétition est lancée pour la libération du poète et les signatures affluent. Dans sa cellule, Apollinaire combat l’abattement en écrivant des vers qui donneront À la Santé, une série de six courts poèmes.

 Guillaume Apollinaire accompagné de ses deux avocats au tribunal le 12 septembre 1911. Paris, bibliothèque de l'INHA, BCMN Ms 514/2. Cliché INHA

Le 12 septembre, Apollinaire est transféré chez le juge d’instruction pour y être de nouveau interrogé. Il se retrouve confronté à Picasso qui nie d’emblée toute implication. Après une intense discussion, la vérité éclate enfin et le poète est remis en liberté provisoire le soir même. Le 14 septembre, il relate son incarcération dans les colonnes de Paris-Journal : Mes prisons. Il sera relaxé en janvier de l’année suivante. À l’époque des faits, le nom de Picasso n’est bizarrement jamais cité nulle part.

En février 1912, Géry Pieret est condamné par contumace à dix ans de prison. En décembre, il est arrêté au Caire et assigné à résidence. Il sera finalement acquitté.

En 1913, Alcools d’Apollinaire paraît à la NRF. C’est un recueil de quinze années de poésie où l’on y retrouve À la Santé. À la fin de cette même année, La Joconde est retrouvée à Florence en Italie.

En mars 1916, une semaine après sa naturalisation française, Guillaume Apollinaire est blessé à la tempe par un éclat d’obus. Il est trépané en mai. En juillet, au salon d’Antin, Les Demoiselles d’Avignon sont exposées pour la première fois.

Le 9 novembre 1918, deux jours avant l’Armistice, Guillaume Apollinaire meurt de la grippe espagnole. Il avait 38 ans…

NB : Sur les conseils d’André Breton, son secrétaire-bibliothécaire, Jacques Doucet acquiert Les Demoiselles d’Avignon en décembre 1924. Sa veuve s’en séparera en 1937 et le tableau intégrera les collections du MoMA en 1939.